Pr Taladidia Thiombiano : « Ce sont eux qui avaient convaincu Blaise Compaoré d’aller à Breton Wood »

Le Professeur Taladidia Thiombiano est un enseignant d’économie à la retraite et directeur de l’Institut de formation et de recherche en économie appliquée Thiombiano (IFREAT), qui a ouvert ses portes depuis 2014. Dans une interview qu’il a accordée à Burkina 24 le 30 août 2016, il donne son analyse sur la situation économique du Burkina post-insurrectionnel, et opère un tour d’horizon sur le Plan national de développement économique et social (PNDES). Mais bien plus, il revient sur les déclarations du président de l’Assemblée nationale Salif Diallo, pour qui, « il faut apprendre à dire non » aux institutions de Breton Wood.

Burkina24 (B24) : La période post-insurrectionnelle a été marquée par un ralentissement de l’économie. Comment expliquez-vous cette situation ?

Taladidia Thiombiano (TT) : Cette situation s’explique assez aisément depuis deux ans que le Burkina connait des incertitudes au plan politique et au plan sécuritaire. Dans le domaine de l’économie, la stabilité et la sécurité constituent des facteurs très importants pour les investisseurs. Ainsi, l’attaque des terroristes en janvier dernier a encore créé plus de méfiance auprès des investisseurs extérieurs et nationaux.

Ce qui explique le repli au plan économique. Mais à cela s’ajoute le départ de l’ancien régime, notamment de Blaise Compaoré. L’Etat avait laissé une ardoise assez importante au plan de la dette intérieure par rapport au secteur privé et jusqu’à présent, cette dette n’ayant pas été honorée, cela pose des problèmes pour le secteur privé de relancer leurs activités.

B24 : A l’heure actuelle, quel diagnostic faites-vous sur la santé économique du Burkina ?

TT : A la suite de ce que je viens de dire, il est évident qu’au plan économique cela pose de nombreux problèmes. Il y a un ralentissement de l’activité économique dans tous les secteurs. Si on discute avec les gros opérateurs économiques et tous ceux qui font de petites activités commerciales, tous sont unanimes à reconnaitre que l’activité économique ne marche pas à l’heure actuelle.

On peut même parler d’une crise au plan économique. Mais aussi avec l’avènement du nouveau régime, pour le moment on ne voit pas réellement de mesure forte pour donner une certaine confiance aux opérateurs économiques.

B24: Le PNDES, référentiel national de développement pour les prochaines années, offre-t-il des lueurs d’espoir ?

TT : Le PNDES est un programme très ambitieux avec plus de 15 000 milliards de F CFA d’investissement en 5 ans avec un taux de croissance de 8%. Mais les partenaires financiers notamment le FMI l’ont trouvé très ambitieux, se demandant quelles seraient les bases pour pouvoir atteindre ce taux de croissance.

En regardant ce qui est prévu pour le financement de ce programme, on se demande quelles sont les garanties que le pays donne parce que quand on lance un emprunt obligataire au plan international, cela dépendra de la confiance que vous donnez au marché, la capacité à rembourser les gages que vous posez. Si vous ne donnez pas assez de garantie, il n’est pas évident que le marché financier va répondre très favorablement.

B24 : N’y a-t-il pas quand même des lueurs d’espoir qu’offre le PNDES, selon vous ?

TT : A mon avis, c’est mitigé pour la simple raison que la procédure d’élaboration de ce plan reste critique parce que pour tous les pays qui ont atteint un taux de croissance du PIB de 8% et à deux chiffres, il y a eu une forte mobilisation des capacités nationales. Je pense que le PNDES ne fait pas appel à cette mobilisation au plan national parce que l’élaboration s’est faite totalement par le haut.

Je me rappelle, avec le plan quinquennal révolutionnaire, à l’époque, jusqu’au moindre village, les gens avaient participé. Les différents secteurs ministériels, au niveau économique, de l’industrie, de l’agriculture, chaque secteur avait participé. Ainsi, dans un village, si vous dites que vous voulez construire une école, l’Etat demandait les moyens dont vous disposez pour la construction de l’infrastructure.

Si vous construisez votre école, l’Etat se chargera d’apporter le personnel. Ainsi, chacun aura joué sa partition. Comme exemple, la bataille du rail que les institutions de Breton Wood disaient non rentable à cette époque, au bout de deux ans, le taux de croissance était de 4%.

Le PNDES ne fait pas appel à cette démarche, et en même temps, on veut réduire le taux de chômage. Et comment voulez-vous réduire le taux de chômage, si vous ne faites pas appel à une mobilisation de ressources humaines, notamment de la jeunesse pour des travaux d’investissement humain, afin de relancer l’activité économique. Les institutions de Breton Wood vont vouloir dicter leurs lois.

Nulle part, en remettant sa destinée entre les mains de ces institutions internationales, aucun pays n’a pu sortir de sa misère. C’est pour cela que je suis assez critique de la démarche empruntée par le PNDES, indépendamment des moyens colossaux qu’il faudrait mobiliser pour pouvoir financer.

Les principaux produits d’importation sont l’or et le coton. Mais ces produits dépendent largement des fluctuations du marché international, par conséquent cela peut poser beaucoup de problèmes.

B24 : Le recours aux institutions de Breton Wood est-il une solution pour l’émergence  de notre pays ?

TT : Les institutions de Breton Wood ne sont pas une solution pour sortir le Burkina du sous-développement car nous avons vu avec le PAS (Programme d’ajustement Structurel). Ce programme a été aussi un échec en Amérique latine, en Asie,  en Espagne, en Grèce, au Portugal, etc.

Le développement est un processus endogène. Il doit être fait par le peuple et pour le peuple, mais ne pas faire un développement pour rembourser des dettes des institutions internationales. Tant qu’on va s’accrocher à ces institutions, c’est un éternel recommencement. Si dans la révolution on a pu faire un taux de croissance de 4% avec un taux de croissance démographique de la population de 2,5 donc 1,5 de croissance net, cela prouve qu’il y a des possibilités.

Quand on va vouloir faire les transformations de l’industrialisation, les institutions de Breton Wood vous diront de vous spécialiser dans l’agriculture et du point de vue comparatif, les autres vont faire de l’industrie pour vous et pour conséquence, le coton est toujours en exportation sans valeur ajoutée.

B24 : Votre avis à propos de Salif Diallo qui a affirmé qu’il faut savoir dire non au FMI et à la Banque mondiale ?

TT : C’est eux qui avaient convaincu Blaise Compaoré d’aller à Breton Wood. C’est eux qui disaient que le Burkina partait en position de force car ils étaient les théoriciens à l’époque. Il faut qu’il fasse une auto-critique d’abord.

B24 : L’Assemblée nationale a adopté récemment des taxes qui entrent en vigueur le 1er septembre. Quelle est votre analyse sur notamment leur opportunité ?

TT : Quand on introduit un impôt, ça fait toujours l’objet de controverse. On peut se poser la question de savoir si le type d’impôt est le meilleur. Ensuite, quel est le taux qui va être appliqué, et  enfin, pour les montants collectés, quelle sera l’affectation à la redistribution ?

Dans la théorie économique, l’impôt est une arme à double tranchant. Il peut avoir un effet positif comme un effet négatif, cela dépendra de l’usage qui sera fait pour booster la dynamique économique. Pour ce qui concerne les nouvelles taxes, c’est le consommateur final qui va payer car les opérateurs économiques ne vont pas accepter baisser leurs bénéfices.

Prenons la taxe sur l’importation des véhicules. Je pense que l’Etat devrait taxer plus les véhicules d’un certain âge et augmenter l’impôt sur ces véhicules pour dissuader les importateurs de véhicules polluants pour cesser d’être des poubelles de ces occidentaux.

Pour ce qui concerne la taxe sur la boisson, dans d’autres pays développés, la bière tout comme la sucrerie est taxée au même titre. Les boissons non alcoolisées et alcoolisées constituent des dangers de santé au même titre car l’excès de sucre conduit au diabète.

B24 : Y a-t-il d’autres alternatives pour mobiliser des recettes ?

TT : Comme solution alternative, il fallait que le PNDES soit élaboré du petit village jusqu’au grand ministère et définir comment vous comptez financer en fonction des besoins de chaque localité.

On devra favoriser un développement participatif, en comptant sur ses propres forces par une mobilisation de la jeunesse. Egalement, en mettant l’accent sur la transformation des produits de l’agriculture et de l’élevage, et ne pas continuer à vendre à l’état brut en « endogenisant » le développement.

Entretien réalisé par Jules César KABORE et Issouf NASSA

Lesaffairesbf

Un commentaire

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  • ousseny
    1 septembre 2016 at 14 h 50 min - Reply

    réalisme indescriptible.le développement doit être d’abord endogène. ou alors c’est un leurre.

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