Batamaka Somé : « Le poulet bicyclette est une marque déposée du Burkina »

Après une licence et une maîtrise en Études Anglophones de l’Université de Ouagadougou, actuelle Université Ouaga I Professeur Joseph Ki-Zerbo, Batamaka Somé reçoit deux ans de formation à l‘Institut des Sciences de l’Éducation (INSE) de la même université. Il  enseigne l’anglais pendant 7 (sept) ans dans les lycées et collèges du Burkina. Par la suite, il poursuit des études doctorales en anthropologie à l’Université de l’Illinois, à Urbana-Champaign, il  fait cumulativement un diplôme de niveau Master’s en Genre et Développement International. Batamaka Somé  centre alors ses recherches doctorales sur les questions d’agriculture au sens large (c’est-à-dire y compris l’élevage) et le genre et leur interaction avec le développement. À la fin de ses études il  obtient une position de consultant à la Fondation Bill & Melinda Gates à Seattle. Après un an au pays de l’Oncle Sam, il rentre au pays en 2011. De là, le Programme Alimentaire Mondial (PAM), agence des Nations Unies basée à Rome, l’appelle pour l’aider dans la mise en œuvre de la stratégie genre d’un programme pilote en agriculture « Achats aux Services du Progrès », plus connu sous le nom de P4P. Ces différentes expériences lui permettent d’opérer à son propre compte depuis 2014 en tant que Consultant en Recherche, et de « rester auprès de ma famille qui s’est relocalisée au pays depuis bientôt cinq ans », confie-t-il. Mais les amarres ne sont pas totalement rompues avec Bill Bates. Le Burkinabè est contacté pour piloter une étude sur l’élevage de la volaille, notamment le fameux poulet bicyclette burkinabè. Sur la base des résultats de cette étude, la Fondation Bill et Melinda Gates décide alors de lancer un projet sur le développement du poulet. Batamaka Somé revient en détail dans cette interview sur ledit projet.

Burkina24  (B24) :  Quelle est la base du projet lancé par Bill Gates ?

Batamaka SOME (B.S) : Il convient de clarifier un peu les choses ici pour éviter toute ambiguïté. La Fondation Bill & Melinda Gates (BMGF) a commandité une étude de référence sur l’état des lieux de l’élevage de la volaille traditionnelle dans les ménages du Burkina, l’implication des femmes, et les effets sur la nutrition des ménages.  L’étude a été menée au dernier trimestre de 2014 par une équipe que j’ai eu l’honneur de diriger.

BMGF s’est inspirée des résultats et recommandations pour lancer un projet de cinq ans centré sur l’élevage de la volaille locale qui se passe actuellement au Burkina. Je n’ai pas trop d’information sur le projet mais je sais qu’il s’appelle SE LEVER, et il est mené par une branche de l’ONG appelée ACDI/VOCA. Les objectifs principaux du projet sont d’améliorer la production de la volaille et les revenus des ménages, et d’œuvrer à l’autonomisation économique des femmes et des ménages.

Maintenant, je suis venu à New York pour le lancement du documentaire sur le poulet bicyclette. Il a été construit sur la base de la recherche par une entité affiliée à Bill Gates, mais autre que la Fondation Bill & Melinda Gates. Alors comme je suis le chercheur principal qui a conduit la recherche, j’ai été invité au Sommet Forbes (Forbes 400 Summit) sur la Philanthropie pour expliquer en quoi la volaille peut contribuer à tirer les familles hors de la pauvreté et dans leur dignité.

C’est parce que Bill Gates a été convaincu de nos résultats et du potentiel de la volaille locale tel que révélé qu’il a décidé de se porter en porte-voix de la promotion de cette activité qui peut prendre de l’envol économique si on assure les trois conditions suivantes : la santé, l’alimentation, et l’abri de la volaille.

Je précise donc, sauf erreur, que Monsieur Gates n’a pas lancé de projet d’abord, il a promis d’augmenter l’investissement dans la production de la volaille locale, toute chose qui contribuera à augmenter aussi le nombre de producteurs, on l’espère, de volaille locale pour satisfaire ce marché local et international grandissant.

Mais il sait qu’il ne peut pas le faire seul, c’est pourquoi il en a parlé a ce sommet de très haut niveau pour interpeler ceux qui peuvent donner des ressources à faire parler leur cœur dans le sens l’amélioration des conditions et de la qualité de l’élevage de la volaille, un espace d’activité propice aussi pour les femmes. Quand le projet verra jour,  c’est Heifer International, une organisation qui a beaucoup d’expériences dans les questions d’élevage en général, qui le déroulera dans les pays.

B24 : Y a-t-il d’autres Burkinabè avec vous dans ce projet ?

B.S : Je suis très prudent quant à l’usage du terme « projet ». Si par projet vous voulez dire la recherche qui a servi de socle à cette étape de reconnaissance du potentiel de la volaille locale, ma réponse est oui, il y a d’autres Burkinabè, puisque j’ai travaillé avec une équipe de 6 (six) personnes. En outre, cette recherche a résulté sur la mise en œuvre d’un projet de développement qui implique des agriculteurs du Burkina, donc il y a bel et bien d’autres Burkinabè.

Par contre, si par le terme on comprend autre chose, je dirai que moi-même je n’y suis pas. J’étais à New York en tant que expert des retombées économiques de l’élevage de la volaille locale dans les ménages. Pas plus.

B24 : Pourquoi avoir pensé au poulet bicyclette ?

B.S : Merci. Dans le cadre de mon travail, j’ai eu la chance de beaucoup voyager, notamment sur le continent africain. Et quand loin du pays je tombe sur une personne qui a visité le Burkina, un de leurs plus grands souvenirs, en plus de la chaleur amicale des Burkinabè, est le « poulet bicyclette », la viande de notre volaille traditionnelle.

Alors, étant moi-même fils de cultivateur, et ayant élevé et aidé à élever le poulet quand j’étais adolescent, il n’y avait rien de tel que de faire la promotion de cette « brand » (cette marque déposée) centrale dans les habitudes alimentaires burkinabè, quand j’en ai eu l’occasion.

 Nous avons la chance que les variétés importées n’arrivent pas à occuper une part importante du marché ici. Et cela, en mon sens, est très bien pour les économies familiales des ménages agricoles d’où je tire mon origine, et surtout pour notre santé, puisque nous mangeons un poulet quasi sain, même si on ne peut pas dire qu’il est totalement organique. J’ai aussi mangé des poulets d’ailleurs qui, malgré leur grosse taille, n’avait aucun goût pour moi.

B24 : En quoi s’investir dans l’élevage du poulet bicyclette peut permettre de lutter contre la pauvreté ?

B.S : Je partage avec vous un pan des résultats de la recherche qui a prouvé que avec 5 (cinq) poulets, et un coq, un bon abri, l’alimentation et les vaccins appropriés, un producteur ou une productrice sérieux peut s’en tirer avec une somme d’au moins 500.000 F CFA. Le chiffre de la Banque Mondiale pour ceux qui vivent avec moins de $2 par jour est de $694 par an, approximativement 347.000 francs CFA. Voyez vous-même.

B24 :  Est-ce que tout le monde peut élever des poulets ?

B.S : Si tout le monde élève des poulets,  j’ai peur que personne ne produise du maïs ou du riz pour l’accompagner dans nos repas (rires). Mais si par votre question, vous faites allusion à l’accessibilité de l’élevage de la volaille par tous, ma réponse est un oui retentissant. C’est une activité très simple qui peut être faite par tous, même s’il faut y investir beaucoup de temps et d’attention quand la basse-cour grandit.

B24 : L’une des difficultés de cet élevage se situe au niveau des maladies de cette volaille. Les éleveurs burkinabè en ont fait les frais en 2015. Y a-t-il des solutions ?

B.S : Oui, comme je l’ai dit plus haut, la question de la santé de la volaille est le défi central que les producteurs rencontrent. Selon les producteurs, il y a trois maladies principales qui les dérangent : la maladie de Newcastle, la diarrhée blanche (Coccidiose), et les parasites.

Le problème, c’est que beaucoup de petits producteurs vaccinent seulement contre la maladie de Newcastle principalement. Après vaccination, certains se disent que leur volaille est protégée. Mais la diarrhée blanche peut ravager une basse-cour en moins de trois jours. Cela affecte la perception de certains producteurs qui doutent de la qualité du vaccin Newcastle, alors que celui-ci n’a pas de lien majeur avec la diarrhée blanche.

Souvent, des petits producteurs font ce choix de minimiser les dépenses en prenant ce risque. Parfois c’est par simple ignorance. D’où le besoin de faire plus d’effort de sensibilisation. Maintenant, quand vous faites allusion à 2015, je suppose que vous vous referez à la grippe aviaire. Ah, oui, c’est effrayant ! Et quand le sort l’envoie, c’est un véritable désastre.  Je ne pense pas qu’il y ait des solutions définitives contre cela d’abord.

B24 :  L’élevage du poulet bicyclette est déjà très avancé au Burkina. Quelle sera la plus-value de ce projet ?

B.S : Oui, ce type d’élevage est beaucoup pratiqué au Burkina, mais la demande aussi continue de croitre de manière vertigineuse. En plus, malgré l’avancement de cet élevage, on a le cœur brisé quand on échange avec les producteurs, surtout les plus petits.

Le taux de mortalité et autres pertes dues aux prédateurs est élevé. En attendant que la Fondation Bill & Melinda Gates déroule la vision sur l’élevage telle qu’exprimée par Bill à la rencontre de New York, l’avantage du projet SE LEVER (qui est un financement de la Fondation), si je me fie à ses objectifs énumérés plus haut, est qu’il mettra un accent sur le soulagement des défis majeurs qui entravent l’élevage de la volaille , notamment la santé.

 Je me dis aussi qu’il œuvrera à renforcer, sinon à construire les capacités des producteurs pour améliorer les conditions d’hygiène de la volaille et fabriquer leur propre alimentation, à faciliter l’accès aux crédits aux producteurs qui en voudraient pour une amélioration ou expansion de leur activité.

Au finish, la plus-value se situera donc au niveau de l’amélioration de l’économie familiale rurale et ses innombrables effets d’onde, y compris la nutrition. Et n’oublions pas les effets notables sur le renforcement de la chaine de valeur de la volaille locale.

B24 :  D’aucuns estiment qu’il y a anguille sous roche avec ce projet porté par Bill Gates. Au Burkina, par exemple, son nom est associé à Mosanto avec qui le gouvernement burkinabè a rompu l’expérience du Coton Bt. Etes-vous de cet avis ?

B.S : Je ne peux pas parler à la place de Bill. Mais il s’agit de la production du poulet bicyclette ici, notre poulet à nous. Bill ne vient pas créer ou manufacturer le poulet bicyclette.

Vous savez, la Fondation Bill & Melinda Gates, où j’ai eu l’honneur de travailler, met un accent particulier sur la recherche et les leçons que nous enseigne le suivi-évaluation. Notre recherche lui a révélé qu’il y a un potentiel dans l’élevage de la volaille locale au Burkina, et il s’avère que nos résultats reflètent des réalités similaires dans d’autres contrées africaines. Alors la fondation a décidé d’investir pour donner un coup de fouet à une activité prometteuse.

B24 :  Elevez-vous vous-même des poulets ?

B.S : Pas encore. Ma mobilité de par le passé ne m’a pas permis de le faire plus tôt, mais j’ai en projet de le faire dans le très court terme. J’ai obtenu un espace, commandité et reçu une feuille de route. J’y crois fermement.  Merci encore pour cette opportunité de m’ouvrir l’espace de votre journal. Bon vent à vous !

Entretien réalisé par Abdou ZOURE

Burkina24

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